Georges Goudet en spectacle

Influences

Imprimer

Chansons ou poésies ?

 

Un jour Brassens, à qui l’on avait remis le prix de poésie de l’Académie française, disait à peu près ceci : «Non, vous êtes bien gentils, je ne le mérite pas, non pas parce que je me trouve inférieur, mais parce que je ne suis pas poète; je suis chansonnier et fier de l’être, et j’espère que la chanson est un art majeur ». Alors, modestie ? Peut-être, mais pas seulement. Il avait une compréhension profonde de la proximité et de la différence entre les deux genres. Il disait : « je suis dans la tradition des chansonniers et des troubadours » (ila écrit d’ailleurs une chanson, « Le joueur de flûteau », qui rappelle la tradition des troubadours) ; il lui arrivait d'être très proche de la poésie, qui peut vivre sans la musique, mais ce n'était pas son but. Je suis un passionné de Brel, mais beaucoup de ses textes ne résistent pas sans la musique ! Ils sont pourtant forts et ont le pouvoir imaginant dont on parlait tout à l’heure ; cette force d’évocation tient à l’interprétation de Brel et à la musique. Alors on pourrait dire qu’un poème, c’est tout ce qui résiste sans la présence de la voix, la musique... peut-être... La poésie requiert une réception lente, un retrait, une écoute attentive, l’effort de compréhension… Bref, on règlera le « problème » de la poésie et de la chanson en disant qu’il ne faut pas les opposer. Dans les écoles, il est souhaitable qu’il y ait de la chanson poétique, c’est-à-dire à forte teneur en poésie. Cela est bien parce que c’est une sorte d’antidote à la chanson niaise, et Dieu sait que les enfants entendent plus de la chanson niaise que de la chanson exigeante… Et puis, il y a la poésie chantée : c’est

encore autre chose, c’est la poésie mise en musique, elle a aussi sa place à l’école. Je pense qu’on doit éduquer les enfants à cette écoute-là, parce que ce n’est pas l’écoute distraite, au corps agité et à la pensée vagabonde, vous savez ! de la musique de délassement, disco, techno, etc. Là, on a la possibilité de mettre les enfants dans un autre registre, c’est notre rôle. Donc, acceptons la chanson à l’école et faisons-en vraiment un moment d’apprentissage ; on doit transmettre cela aux enfants, on a cette responsabilité. Mais ne disons pas non plus qu’avec ça on assume la poésie. On assume une part du poétique ; le poétique se trouve là mais le poétique se trouve aussi dans la danse (parlez-en avec un collègue prof de gym)... La poésie peut se trouver ailleurs, surtout si elle est cette compréhension problématique du monde qui engage le coeur, la mémoire, l’intelligence, etc. Oui, elle peut être dans beaucoup de choses mais elle se trouve tout de même, d’une façon privilégiée, dans le poème ; je crois qu’on ne la trouve jamais mieux que dans le poème, même si elle existe ailleurs aussi. Car le poème est tout entier dévoué à la poésie et à rien d’autre, n’est-ce pas ! Originellement poème et chanson sont liés, on le sait, et à un moment ça s’est disjoint ; ça s’est disjoint, en partie au moment de la naissance de l’imprimerie et de la diffusion de l’écrit, il y a donc une raison historique. A la faveur de cette séparation, on a donné plus d’importance au texte, à la langue, qui est devenue plus compliquée, plus savante, qui exige plus de lenteur ; cela définit la spécificité de la poésie par rapport à la chanson qui reste un genre oral ; or, le genre oral joue plus sur la perception immédiate, sur la sensibilité, l’émotion brute, instantanée ; donc on a deux genres, issus du même terreau, mais qui ont des spécificités et des modes de réception différents.


Jean-Pierre Siméon


« Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant…», écrivait Ronsard : pendant trente deux siècles la poésie s’est confondue au chant, depuis l’aède grec (aoidos, le chanteur) jusqu’à notre seizième siècle où Chants et Rondeaux de Marot, par exemple, restent inséparables de la partition qui les accompagne. Le premier texte littéraire de langue française, au IXe siècle, fut une chanson (la Cantilène de Sainte Eulalie) ; troubadours et trouvères, aux XIIe et XIIIe, adaptent les prestiges de la poésie arabe, ses assonances et ses joutes, puis sur les parvis la poésie se déploie en Chansons de geste, en musique et chants pour les poètes de la Pléiade… Quand elle se distingue de la chanson, avec l’imprimerie, la poésie développe sa propre mélodie, une musicalité spécifique puis des rythmes modernes ; mais les romances du XVIIIe (Plaisir d’amour de Florian), ou la persistance de la notion de chant dans la poésie écrite au XIXe (Chanson d’automne, Chanson de la plus haute tour, Chants de Maldoror…) et au XXe siècle (Cantique à Elsa, Chant des morts, Chants d’ombre…),

ou, de nos jours encore, les poèmes interprétés par tant d’artistes de variétés disent assez que la poésie se souvient d’avoir été chant.

Alain Borer, présentation du Printemps des Poètes 2001


La différence entre la poésie et le poétique ?

La poésie c'est un travail et c'est une visitation quelle qu'elle soit. Quant à un mouvement poétique, pourquoi pas, si le créateur est inspiré d'une façon ou d'une autre, oui, je ne fais pas vraiment de différence. La poésie c'est le rythme, les sons et la puissance que contient un mot, ou la couleur, le pouvoir et le poids contenus dans un mot, puis une phrase entière et donc un vers, effectivement.


Brigitte Fontaine, in Zigzag poésie, Autrement, 2001


Distinguez-vous la poésie de la chanson ?

Soyons très clairs là-dessus: ce sont deux choses, pour moi, tout à fait distinctes. La chanson est un exercice de style très précis même si elle a, en ce moment, tendance à se déliter un peu. Il y a tout de même cette contrainte d'une structure, avec cette présence du refrain, cette nécessité d'être urbain, quotidien, immédiatement compréhensible, même si des arrière-plans sont possibles, des contraintes liées à la mélodie, l'impératif du rythme, une distance qui autorise l'humour... Or la poésie est pour moi tout le contraire de l'exercice de style, c'est l'aventure même du langage, c'est la délinquance du langage. C'est un tout autre mode beaucoup plus dangereux: il n'y a "pas de carte, pas d'exercice" comme dirait Lorca, on entre dans une sorte de vertige où il faut trouver le tissu de son texte, tenir sa texture, sans garde-fou, sans direction que sa voie propre... Un poème peut devenir le texte d'une chanson. On pense forcément à ce qu'a pu faire Ferré et il est évident que la chanson peut faire entendre le poème comme jamais, mais en aucun cas, les textes de chanson, même si on peut les lire, ne peuvent être confondus avec des poèmes. (..) Dans le monde arabe la situation est différente: la chanson peut y être vécue comme un opéra et comme un poème, et ce qui est très curieux, c'est que tout le monde y est sensible, y compris le peuple qui aime le texte de poésie. Du coup la séparation entre poème et chanson est moins nette. Ce qui me paraît en revanche spécifique de la France, c'est que le texte des chansons est très élaboré (…) Il m'arrive de penser qu'une certaine poésie contemporaine finit par imiter la chanson dans son désir de scansion urbaine mais la fraîcheur poétique n'est pas une affaire de mode, c'est une histoire.

Sapho, in Zigzag poésie, Autrement, 2001


Un mouvement qui naît: la déclamation de poésie sur fond musical

Parce que la poésie n'est pas de la chanson, parce que la chanson n'est pas de la poésie, depuis quelques années, les poètes semblent ressentir le besoin de l'accompagnement musical. Si toucher un plus vaste public est une des obsessions des poètes, l'accompagnement musical peut être un vecteur permettant d'aller à sa rencontre. De plus, le côté rébarbatif de certaines lectures de poèmes est ainsi gommé. La poésie accompagnée par de la musique n'est pas de la chanson, mais ainsi le public de la chanson peut aller vers la poésie. Pour amener les gens à la poésie, une fois de plus, il faut les surprendre, et trouver des chemins détournés, des chemins de traverse. Néanmoins, cet accompagnement n'est pas uniforme, et chaque poète a son style propre. On ne peut traiter de la poésie qui se dit sur fond musical sans évoquer la poésie sonore, un mouvement à part entière. Dans de nombreux lieux, à Paris mais pas seulement, cette poésie qui ne joue pas seulement sur les mots mais aussi sur les sons se fait entendre. Néanmoins, se pose la question de la lisibilité

de la poésie sonore. En effet, la poésie sonore se fait entendre, mais elle est également publiée chez des éditeurs traditionnels, même si certains des ouvrages sont accompagnés d'un disque compact. Cette poésie sonore, dont certains des promoteurs se sont rapprochés du mouvement techno, est allée vers un public différent de celui qui a l'habitude de lire de la poésie. Je vois plutôt la poésie sonore comme un tout, sons et mots mêlés, pour réinventer les mots, assez mallarméenne dans sa démarche de recréation du langage, finalement. Dans ce cas-là en effet, la musique n'aide pas à faire connaître la poésie, la musique fait partie de la poésie.

Matthias Vincenot, Mémoire de maîtrise de lettres sur la poésie populaire

Imprimer

Brassens, Brel, Ferré

Trois auteurs compositeurs interprètes qui ont influencé toute une génération

Tois géants ... Et pourtant si près de nous ...

alt

Brassens

Brel

Ferré